Ils tirent des gaz lacrymogènes sur des enfants

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L’assaut fédéral contre la marche syndicale « ICE Out! » à Portland

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Le 31 janvier, des manifestant·e·s à Portland ont défilé jusqu’au bureau local des Services de l’immigration et des douanes (ICE). En réponse, et sans qu’aucune provocation n’ait eu lieu, les agents de l’ICE les ont attaqués avec diverses armes dangereuses, recouvrant la zone de gaz lacrymogène et blessant plusieurs jeunes enfants. Plutôt que d’intimider les habitant·e·s de Portland, cette attaque effrontée n’a fait que les galvaniser contre l’ICE. Dans le récit qui suit, des participant·e·s à la manifestation racontent les événements tels qu’ils se sont déroulés.


« Je suis convaincue que la police nous aide davantage que je ne pourrais le faire en dix ans. Elle crée plus d’anarchistes que les personnalités les plus en vue liées à la cause anarchiste ne pourraient en créer en dix ans. Si elle continue ainsi, je lui en serai très reconnaissante ; elle me fera gagner beaucoup de temps. »

-Emma Goldman

Le 31 janvier, au lendemain de la grève nationale organisée pour protester contre les brutalités commises par les Services de l’immigration et des douanes à travers le pays, un rassemblement et une marche réunissant cinq mille personnes ont eu lieu à Elizabeth Caruthers Park à Portland, dans l’Oregon. Le thème était « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »

Des ouvrier·ère·s défilant vers les locaux de l’ICE à Portland avec leur syndicat brandissent une banderole sur laquelle on peut lire « Les travailleuses et travailleurs disent à l’ICE de dégager ! »

Contrairement aux manifestations de masse précédentes, qui évitaient tout contact direct avec le département de la Sécurité intérieure (DHS), l’objectif déclaré était de défiler vers le tristement célèbre bureau local de l’ICE. Depuis la recrudescence des agressions du DHS l’été dernier, ce bureau est devenu la cible quotidienne de manifestations rassemblant entre 5 et 200 personnes.

De nombreuses et nombreux militant·e·s radicaux·les ont vu dans cette marche un potentiel plus important que dans les manifestations habituelles. Elle avait été planifiée bien à l’avance, en mettant délibérément l’accent sur la classe sociale, le capitalisme et les infrastructures logistiques, et les organisateurs se sont efforcés de contacter divers syndicats et autres organisations. En conséquence, un consensus tacite s’est dégagé pour que, après la fin de la marche et du rassemblement, une tentative sérieuse soit faite pour paralyser les locaux de l’ICE. Cette décision s’inspirait en partie du changement de dynamique au sein de la foule de manifestant·e·s qui s’était rassemblée devant le bureau local après le meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier.

Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte représentant une ligne de policiers fédéraux, sur laquelle on peut lire « Voyous en rangers » et « Les fascistes de l’ICE ».

Cependant, les forces du DHS présentes à l’antenne locale n’ont pas attendu longtemps pour déployer leurs armes.

Alors que la manifestation se dirigeait vers le bâtiment de l’ICE sur South Macadam Avenue, des agents des services fédéraux de protection et des agents des douanes et de la protection des frontières ont fait leur apparition. Certaines personnes dans la manifestation les ont hués. Les mercenaires ont répondu à leurs paroles et à leurs gestes en attaquant la foule avec toute une panoplie d’armes « moins létales », recouvrant la zone de gaz lacrymogène et tirant au hasard sur la foule avec des balles de poivre et des grenades assourdissantes.

Cette manifestation rassemblait plus de jeunes personnes et d’enfants, y compris des enfants en bas âge, que les manifestations habituelles à Portland. Les agents fédéraux n’ont pas épargné ces dernier·ère·s, mais les ont attaqués avec la même violence que celle utilisée contre les adultes. Des images horribles ont circulé après coup, montrant des enfants souffrant des effets des gaz lacrymogènes.

Peu après l’arrivée de la manifestation, des agents fédéraux sont apparus sans avertissement et ont immédiatement attaqué sans discernement les manifestant·e·s avec des gaz lacrymogènes et d’autres munitions.

Il est important de souligner que beaucoup de ces jeunes ne sont pas simplement des victimes passives. Elleux aussi ont résisté au régime. Beaucoup d’entre elleux ont quitté les cours le 30 janvier et ont participé à des marches aussi radicales que la marche des travailleuses et travailleurs du 31 janvier. Par exemple, les élèves du lycée McDaniel, qui s’étaient auto-organisé·e·s, ont quitté les cours ce jour-là et ont défilé sur une artère principale de la ville. Selon certain·e·s jeunes qui ont participé aux deux rassemblements, les discours prononcés à la fin de cette manifestation étaient au moins aussi enflammés que ceux de la manifestation des travailleuses et travailleurs. Lors du rassemblement de clôture de la manifestation du lycée McDaniel, un ancien membre des Black Panthers de Portland s’est joint aux élèves qui, en tant qu’immigrants ou enfants d’immigrants, ont pris la parole pour dénoncer la gravité de la situation actuelle et la nécessité d’agir.

Certain·e·s de ces élèves ont participé à la manifestation syndicale, beaucoup d’entre elleux s’étaient équipé·e·s de matériel de protection individuelle, sachant que les forces de l’ordre pouvaient attaquer les manifestant·e·s, même s’iels étaient « pacifiques ». La brutalité des agents fédéraux n’est pas une grande surprise pour celles et ceux qui comprennent que la violence étatique est un moyen d’imposer un contrôle social plutôt que de répondre à des menaces réelles, mais elle n’en reste pas moins révoltante.

Après avoir été chassé·e·s du périmètre du bâtiment de l’ICE, les manifestant·e·s ont commencé à regagner le parc, criant des insultes aux agents fédéraux entre deux bouffées d’air. Il y avait tellement de monde qu’il était difficile pour beaucoup d’échapper aux nuages toxiques qui s’étendaient sur plus de six pâtés de maisons.

Un nuage de gaz lacrymogène au-dessus du bâtiment de l’ICE à Portland, éclairé d’une teinte orangée suite à l’explosion d’une grenade assourdissante.

Une fois que la plupart des manifestant·e·s furent de retour dans le parc, le rassemblement de clôture de la manifestation commença. Après de nombreux lavages des yeux, quelques discours et une interprétation de Bella Ciao, l’événement syndical fut officiellement clos. Quelqu’un annonça que celles et ceux qui le souhaitaient et en étaient capables devraient retourner au bureau local de l’ICE pour montrer aux autorités fédérales ce que nous pensions de leurs actions. Compte tenu du nombre de personnes qui ont vu les images des deux exécutions publiques perpétrées par l’ICE au cours du moins dernier, la violence répressive dont ils ont fait preuve à Portland le 31 janvier devrait être à présent moins choquante. Néanmoins, le fait de l’avoir subie directement a permis à de nombreuses et nombreux participant·e·s présent·e·s à la manifestation de prendre conscience que les agents fédéraux sont nos ennemis. Comme l’ont dit des anarchistes grec·que·s en 2008, les gaz lacrymogènes aident à y voir plus clair.

Au coucher du soleil, des centaines de personnes en colère se sont rassemblées devant le centre de l’ICE. Rapidement, le bruit de coups rythmés a couvert les chants et les cris ; la foule s’est retournée pour voir des individus masqués frapper sur une benne à ordures tout en la poussant vers l’allée principale menant au bâtiment fédéral. L’allée en question est le principal goulot d’étranglement pour faire entrer et sortir les véhicules – et donc les agents et les prisonniers – de l’établissement. Des acclamations ont éclaté lorsque les manifestant·e·s ont poussé la benne contre le portail.

Les gens sont restés debout sans crainte dans d’épais nuages de gaz lacrymogène après que les agents fédéraux soient sortis pour lancer un deuxième salve d’armes chimiques.

Une ligne d’agents a ouvert la porte pour sécuriser la benne à ordures. Pendant ce temps, certaines personnes ont commencé à démonter la protection en contreplaqué qui se trouvait sur un côté du bâtiment. Après s’être regroupés, les agents fédéraux ont envoyé une autre équipe pour attaquer les personnes dans la foule. Bien que quelques manifestant·e·s aient riposté avec des jets de projectiles et que d’autres aient réagi en libérant des personnes des mains des agents fédéraux, les mercenaires ont tiré une nouvelle salve de gaz lacrymogène, de balles de poivre et de grenades assourdissantes, dispersant suffisamment la foule pour procéder à quelques arrestations.

Malgré leur violence, les gens ne se sont pas laissé intimider. Le ton a commencé à changer ici, à Portland. Nous assistons au retour des tactiques qui étaient courantes en 2020. Certaines personnes se présentent avec des gants, prêtes à renvoyer les grenades lacrymogènes sur les mercenaires qui les lancent ; d’autres les suivent avec des souffleurs à feuilles, essayant de renvoyer la fumée sur les fédéraux, ou utilisent des cônes de signalisation pour éteindre les grenades lacrymogènes.

Un agent fédéral debout sur le toit d’un bâtiment de l’ICE à Portland, pointant un pistolet à balles de poivre vers les manifestant·e·s.

Ailleurs ce soir-là, un streamer d’extrême droite a vécu une mauvaise expérience. Cette personne et ses acolytes harcèlent depuis des mois les manifestant·e·s anti-ICE, bénéficiant parfois de la protection offerte par les responsables de la sécurité des manifestations. Au lieu de se lancer dans des disputes inutiles avec lui, certain·e·s antifascistes ont apparemment choisi de l’affronter alors qu’il ne s’y attendait pas. Il existe certainement des cas où des commentateurs d’extrême droite ont bâti leur carrière en prétendant avoir été victimes de persécutions, mais dans ce cas précis, cette action semble avoir réduit la capacité de l’extrême droite à soutenir les autorités fédérales. Les streameurs de droite ont lancé un appel à attaquer un événement anti-ICE le jour suivant, le 1er février, mais malgré toutes leurs fanfaronnades, ils ne se sont pas montrés.

Cette nuit-là, beaucoup d’entre nous ont appris qu’une agence Enterprise Rent-a-Car avait été attaquée quelques jours auparavant pour avoir collaboré avec l’ICE. À Portland, tout le monde savait depuis 2020 qu’Enterprise Rent-a-Car collaborait avec l’ICE, mais cela n’a été confirmé à l’échelle nationale qu’après que les autorités de Chicago l’aient mentionné dans le cadre des récents scandales liés au changement de plaques d’immatriculation. La nouvelle a également circulé qu’une agente de l’ICE, Rita Soraghan, avait enfin quitté son domicile après avoir reçu la visite de deux manifestations bruyantes ces derniers mois.

L’ICE enlève un nombre massif de personnes et les envoie dans ce qui s’apparente à des camps de concentration pour y effectuer des travaux forcés. Certaines des personnes kidnappées sont renvoyées dans leur pays d’origine où elles courent un risque considérable d’être tuées, exilées dans des prisons d’un pays qu’elles n’ont jamais visité, ou disparaissent purement et simplement. Les agents de l’ICE assassinent ouvertement dans la rue les personnes qui s’opposent à ces actes ignobles. Les tribunaux et les politiciens sont, au mieux, impuissants et au pire des complices. Quelles que soient les paroles fortes prononcées par les maires de Minneapolis et de Portland, ils ne souhaitent que réparer l’apparence de la paix sociale afin que les institutions du pouvoir puissent maintenir leur contrôle. Il faudra probablement une révolte d’une ampleur bien supérieure à ce qui s’est passé en 2020 pour changer le cours des choses.

Les anarchistes n’auraient pas pu déclencher seul·e·s le soulèvement de 2020. Mais le courage est contagieux et nous avons contribué à allumer les balises qui ont poussé les gens à se révolter ouvertement. Plus récemment, les manifestations contre Telsa (« Telsa Takedown ») ont prouvé que des actions directes de faible intensité ciblant des infrastructures logistiques peuvent combler le fossé qui existe entre les attaques clandestines et les manifestations publiques symboliques. Nous toutes et tous, quelle que soit notre situation, nous pouvons agir pour ouvrir la voie aux changements dont nous avons désespérément besoin.

Alors que la violence de l’ICE, du CBP (« Customs and Border Portection », le Service des douanes et de la protection aux frontières étatsunien) et des frontières en général s’étend de plus en plus à l’intérieur du pays, la situation ne fera qu’empirer tant que nous ne prendrons pas de mesures décisives à grande échelle. Mais Portland et Minneapolis ne se battent pas seules. Au lieu de battre en retraite, les gens se rassemblent pour se protéger et se soutenir mutuellement. De plus en plus de personnes choisissent d’intervenir chaque fois que les autorités fédérales font leur apparition.

Pour le meilleur ou pour le pire, ce n’est que le début.

Un·e manifestant·e anti-ICE brandit une pancarte sur laquelle on peut lire : « Quelque part en Amérique, une petite fille se cache dans un grenier et écrit à propos de l’ICE. »